Il
s'agit souvent, quand l'économie alternative
et solidaire est en débat, de regarder autrement
la réalité, de chausser d'autres lunettes
; une histoire de point de vue, oui, bien sûr
mais aussi histoire de ne pas se laisser convaincre
que la réalité est naturelle, neutre de
représentations mentales. Par exemple que l'économie
n'est pas politique, que la richesse se mesure objectivement.
Patrick Viveret est venu nous présenter et parler
du travail qu'il mène pour reconsidérer
la richesse …
Il s'est vu confier une mission "nouveaux
facteurs de richesse" par le Secrétaire
d'État à l'Économie Solidaire,
Guy Hascoët, mission impossible selon l'auteur,
à proposer un système cohérent
susceptible de transformer en profondeur notre comptabilité
nationale et de modifier à travers la monnaie
et la pluralité d'autres systèmes d'échange,
la circulation et la distribution des richesses ! Patrick
Viveret réussit à nous faire reconsidérer
notre représentation de la richesse dans une
perspective historique et à proposer des pistes
de travail, de réflexions, de débat, d'expérimentations.
Nous avons conservé le plan du texte originel
et avons tenté de résumer une pensée
vive, claire, ouverte sur l'utopie en action.
I
/ DES
THERMOMÈTRES QUI RENDENT MALADES
Nos
instruments de mesure ont l'étrange caractéristique
de comptabiliser positivement des destructions ; la marée noire de l'Erika, la
tempête de décembre 99, les accidents de
la route, l'abattage des vaches folles ( entre autres
catastrophes …) sont favorables à la fameuse
croissance du Produit Intérieur Brut ( PIB ).
En effet, pourvu que des flux monétaires soient
générés, peu importe leur origine.
Dès lors qu'il faudra payer des garagistes pour
réparer les voitures endommagées, des
cimentiers pour brûler les farines animales, des
personnels hospitaliers pour soigner les victimes de
la pollution, des employés de pompes funèbres
pour enterrer les morts, il y aura de la valeur ajoutée
enregistrée dans la comptabilité nationale.
Et c'est bien connu, reconnu la croissance du PIB fait
diminuer le chômage ! Il s'agit d'un curieux thermomètre
qui indique une température dont nous ne savons
plus ce qu'elle indique. Nos outils actuels de mesure
de la richesse intègrent des comportements dangereux
du point de vue du bien commun
1°/ LES
EFFETS PERVERS DE NOTRE REPRÉSENTATION DE LA
RICHESSE
La
comptabilisation actuelle de la richesse équivaut
ainsi à accorder une sorte de prime à
la destruction au détriment de la prévention. Les réparateurs des destructions
voient leur chiffre d'affaires augmenté et les
payeurs ( État, Sécurité Sociale,
Collectivités Locales …) reçoivent plus
de cotisations calculées sur ces chiffres d'affaires
! À moyen et long terme cette logique absurde
est un jeu dangereux pour tout le monde. Mais quels
élus oseront s'attaquer à ce chantier
aussi vaste que complexe ? Les conséquences d'une
telle logique sont redoutables : elles fondent le mythe
des "producteurs" et des "ponctionneurs"
; elles font de l'Etat, des services publics, des associations
un secteur suspecté en permanence d'être
parasitaires.
Et si on changeait de thermomètre
? Mais avant de penser de nouveaux outils, il faut comprendre
pourquoi les anciens sont en action. Un bref retour
historique s'avère nécessaire
2/ RICHESSES,
VALEURS, UTILITÉ : LE BOULEVEVERSEMENT CULTUREL
DE LA SOCIÉTÉ DE MARCHÉ
La plupart des civilisations dévalorisaient les
notions de travail, de production. Dans cette perspective
la seule économie qui vaille est "l'économie
du salut". Dans cette société d'ordre
du Moyen-Âge chrétien, l'individu n'existe
pas ; la morale et le politique tiraient leur légitimité
du droit divin.
Un nouveau monde émerge
lentement au XVIIème siècle où
la nouvelle loi montante, celle de l'économie,
récuse toute distinction morale, tout rapport
au religieux, s'émancipe du politique, traite
la nature non comme un cosmos mystérieux mais
comme un matériau malléable et ne connaît
que trois catégories pour se refonder sur les
ruines de l'ancien : l'individu, le désir, la
raison calculatrice au service de ce désir.
3/ UNE
TRIPLE RÉVOLUTION FONDATRICE DE NOTRE MODERNITÉ
Cette économie marchande est fille de trois révolutions
dont nous ne sommes pas prêts à récuser
l'héritage. La première, intellectuelle
et culturelle, invente l'individu et l'autonomie de
la raison. La seconde, politique, récuse les
sociétés d'ordre et fonde la légitimité
du pouvoir, non sur le droit divin, mais sur la volonté
générale des citoyens. La troisième,
technologique et scientifique, fait du Progrès
et de l'Histoire le nouveau sens possible de la vie
personnelle et collective. On aura reconnu l'Europe
des Lumières préparée par la Renaissance,
les révolutions britanniques, américaines
et françaises et l'entrée dans l'ère
industrielle. L'argument majeur qu'invente la révolution
française, pour discréditer les sociétés
d'ordre est celui de l'improductivité du clergé
et de la noblesse. C'est dans cette perspective que
l'on peut comprendre le considérable renversement
culturel dont témoignent les définitions
de la richesse, de l'utilité et de la valeur
qui vont apparaître au XIXème siècle.
Nous n'avons pas la place ici de montrer les argumentations
mais avec des penseurs tels que Malthus, JB Say et Walras
( père et fils ) la société intègre
de nouvelles valeurs ; la monnaie devient l'étalon
objectif d'évaluation des richesses, le travail
domestique et les services publics sont jugés
non productifs, l'utilité d'une chose est tout
ce qui est propre à satisfaire les besoins, les
désirs de l'Homme. Lui seul est juge. La valeur
est déterminée par le prix qu'il y met.
L'économie s'exonère progressivement de
la responsabilité et de l'éthique.
Ce que le libéralisme va devoir assumer, c'est
le prix de cette promotion du désir détaché
de toute norme, de cet individu "hors société"
et de cette économie découplée
du politique et de l'éthique. Ce prix c'est,
pour l'essentiel, l'abandon de la recherche du bien
commun.
Le marxisme, va, sur ce terrain de la représentation
de la richesse partager le même socle culturel
que le libéralisme. Les deux grandes idéologies
vont en effet se forger et s'accorder, malgré
la violence de leurs conflits sociaux et politiques,
sur l'idée que l'essentiel, l'infrastructure,
réside désormais dans l'économie,
fondatrice, par le travail productif, de toute richesse
possible. On retrouvera, dès lors, dans les deux
grandes traditions, les mêmes points aveugles,
ceux-là mêmes qu'entérineront les
systèmes de comptabilités nationales qui
naîtront après la seconde guerre mondiale
( entre autres que les biens naturels abondants et gratuits,
l'air, l'eau, n'ont pas de valeur ).
4 / LA
COMPTABILITÉ NATIONALE ET LA FASCINATION DE L'ÈRE
INDUSTRIELLE
C'est
lorsque l'Etat a pris les rênes de la politique
industrielle et de la planification (en France après
la Seconde guerre mondiale) que les idées que
nous venons d'évoquer se sont muées en
outils de mesure, en institutions, en chiffres lancés
dans le débat public comme indicateurs du progrès.
C'est alors que le concept de croissance économique
qui mesure la variation positive du PNB devient central
et en vient à s'identifier pratiquement à
la notion de Progrès. La prétendue économie
du "bien être" était en réalité
une économie du "beaucoup avoir" ce
qui n'est pas sans conséquences lourdes sur le
plan culturel voire civilisationnel.
Un autre thermomètre
à manier avec précaution est la productivité
qui mesure le temps humain passé à fabriquer
un produit. Il n'y a de solution au problème
du chômage généré par les
progrès de productivité que si de nouveaux
emplois se créent dans des secteurs où
ces progrès ne chassent pas l'être humain.
Le seul secteur possible serait celui des services relationnels
où l'on ne peut remplacer l'humain par une machine.
Les pôles de développement de nos économies
reposent sur des secteurs comme l'éducation,
la santé. Et là le concept de productivité
devient carrément contre-productif. L'approche
productiviste mesure le nombre d'actes, de traitements,
de patients. La comptabilisation actuelle des politiques
préventives a pour effet paradoxal de réduire
la croissance !
5/ LA
DOUBLE FACE DE LA MONNAIE
Si on veut dépasser l'échange sous forme
de troc, on conçoit qu'il est utile d'adopter
une unité de compte unique. On retrouve la même
nécessité que celle qui a donné
naissance à d'autres systèmes de mesure
( heures, kilogrammes, mètres …). Mais justement,
imagine-t-on la pagaille qu'introduirait une bourse
des kilos et des mètres changeant de valeur quotidiennement
? C'est pourtant ce qui se passe avec la monnaie.
On parle encore d'argent mais le dernier lien qu'entretenait
une monnaie avec un métal précieux a été
coupé en 1971 par le Président Nixon.
Cela ne nous empêche pas de continuer à
parler d'argent, à croire que la monnaie a de
la valeur en elle même et à ôter
en revanche leur valeur aux humains et à la nature
qui sont pourtant, par leur échange transformateur,
les seules sources réelles de valeur.
Cette
confusion sur la monnaie, source de valeur, est d'autant
plus forte qu'elle a une fonction " réserve
de valeur " qui permet de différer dans
le temps l'échange grâce à l'épargne,
l'investissement, la thésaurisation et la spéculation.
Le problème est que le risque que la monnaie
se dévalorise est historiquement plus fondé
que l'inverse. Le taux d'intérêt représente
une sorte de prime d'assurance mais qui donne même
une valeur supérieure ; il rétribue le
service rendu ( le prêt ) mais conduit à
ce que l'argent travaille tout seul. C'est même
à cause de cette étonnante propriété,
de s'auto-créer dans le temps, que le prêt
à intérêt fut très longtemps
considéré comme le premier des péchés
mortels. Car c'était attribuer à l'argent
un pouvoir sur le temps qui n'appartient qu'à
Dieu. Il a fallu l'invention du purgatoire pour que
les usuriers ne soient plus damnés et que le
financement de l'église s'organise sous de meilleurs
auspices ( cf le passionnant livre de l'historien Jacques
Le Goff, La Bourse et le Vie ).
Les trois fonctions
de la monnaie ( étalon, moyen d'échange,
réserve de valeur ) sont en partie contradictoires
mais profitable pour ceux qui savent en jouer et source
d'injustice pour les autres.
L'appropriation démocratique
de la monnaie est une exigence de même importance
que la mise en débat public de nos représentations
de la richesse. Le droit d'émettre de la monnaie,
c'est-à-dire des droits de tirage sur la richesse
collective, appartient à la collectivité
démocratique. De même que la valorisation
de certaines richesses plutôt que d'autres résulte
de choix et non d'une sorte d'état de nature
qu'il suffirait de constater.
La monnaie est un
signe qui facilite l'échange donc facteur de
pacification ( le mot payer vient du latin pacare qui
signifie pacifier ). Mais dans le même temps la
monnaie est aussi vecteur de la violence des rapports
sociaux. Cette ambivalence de la monnaie se manifeste
dans l'abstraction qu'elle porte en elle ; cette abstraction
permet son universalisation et l'échange au loin
dans l'espace ( grandes monnaies convertibles ) et dans
le temps ( épargne, investissement ). Mais cette
monnaie finit aussi par détruire l'échange
de proximité. C'est à ce déficit
que se sont attaqués les nouveaux mouvements
d'échanges tels que les SEL ( Systèmes
d'Échanges Locaux ) en France. Il s'agit de proclamer
que le " lien est supérieur au bien ",
de réinsérer l'être humain au cœur
de cet échange où il disparaît dans
sa pure fonctionnalité de producteur ou de consommateur.
CONCLUSION
Le chantier
est considérable et s'inscrit dans la perspective
de l'écologie humaine. Ce projet appelle nécessairement
un surcroît de qualité démocratique.
La démocratie est l'espace par excellence où
doit d'organiser la délibération sur les
valeurs. Le projet à construire s'ordonne autour
de la mise en place d'un nouveau paradigme à
promouvoir qui est l'évaluation démocratique
au service du développement humain durable.
II
/ UN PROJET, UNE STRATÉGIE, UNE MÉTHODE
L'ampleur
des effets pervers prouve qu'il existe des obstacles
forts au changement de nos représentations ;
ceux qui auraient intérêt à changer
n'en n'ont pas le pouvoir, ni le savoir, ni même
l'idée d'ailleurs par intériorisation
inconsciente des représentations. Il s'agit des
personnes en situation de précarité, d'exclusion
mais aussi des militants, acteurs des secteurs sociaux,
politiques, culturels qui ont inscrit leur propre projet
alternatif à l'intérieur de l'économisme
et qui bornent leur projet à un changement de
rapport de forces.
Ceux qui savent ont le pouvoir
et trouvent avantage à maintenir le statu quo.
Il s'agit des bénéficiaires financiers
et symboliques de la société de marché,
" les gens de Davos ".
Entre ces deux
catégories, les services publics et les forces
associatives au sens large pourraient jouer un rôle
déterminant s'ils osent sortir d'une vision réductrice.
C'est là que se trouvent les acteurs de l'économie
sociale et solidaire qu'ils soient dans les services
publics ou dans les associations. Ce sont ceux qui se
reconnaissent et qui se sont retrouvés à
Porto Alegre au Forum Social Mondial.
CAPITALISER
LES AVANCÉES DÉJÀ RÉALISÉES
Elles
sont considérables mais restent peu connues,
éparses et nécessitent une mise en perspective
et une fécondation mutuelle pour exploiter leur
potentiel.
1/ LES PISTES OUVERTES
DANS LE DOMAINE DE LA REPRÉSENTATION DE LA RICHESSE
Il s'agit
des indicateurs de développement humain ( IDH
) théorisés par le prix Nobel d'économie
Amartya Sen et introduits par le PNUD ( Programme des
nations Unies pour le Développement ) en 1996.
Les IDH prennent en compte l'espérance de vie,
le niveau d'instruction, le revenu, l'inégalité
entre les sexes. Cet indicateur permet notamment de
constater que le classement des nations change s'il
est en fonction du PIB ou de l'IDH ; ce ne sont plus
les mêmes pays qui se retrouvent en tête.
D'autres indices ont été mis au point
comme l'IPH ( Indicateur de Pauvreté Humaine
) qui permet d'affiner encore plus les évaluations.
La Banque mondiale confrontée à l'échec
de ses politiques d'ajustement expérimente aussi
un nouvel instrument de mesure, le capital social, qui
est encore discutable mais qui introduit un facteur
humain dans les évaluations.
Le projet de
Net National Welfare, initié par James Tobin
prenait en compte le PIB mais en lui soustrayant les
dépenses liées aux dommages dues à
la croissance.
Plusieurs recherches internationales
se sont centrées sur l'écologie et comptabilisent
l'impact du développement des activités
économiques sur l'environnement.
L'auteur,
Patrick Viveret suggère la création d'un
séminaire international régulier pour
nourrir la recherche. Il propose également que
les pays développés appliquent la méthodologie
des IDH à leur propre pays et élaborent
un rapport national, européen. Elle permettrait
une autre évaluation de la richesse, des politiques
publiques et favoriserait le soutien à une économie
de la prévention et du recyclage.
La recherche
publique aura également intérêt
à se nourrir de la floraison des initiatives
prises au sein de la société civile. Le
bilan social fut un des outils précurseurs qui
permet d'évaluer les entreprises selon des critères
sociaux et environnementaux.
2/ LES PISTES OUVERTES
DANS LE DOMAINE DE L'ÉCHANGE ET DE LA MONNAIE
Par manque de place, nous ne revenons pas sur les SEL
et les RERS ( Réseau d'Échanges réciproques
de Savoirs ) qui expérimentent un autre rapport
au temps, à la valeur, à l'échange.
Les monnaies dédiées ou affectées
regroupent la totalité des moyens de paiement
ou d'échanges affectés à des usages
spécifiques ; ce sont les titres de transport,
les chèque-restaurants, les cartes de téléphones
etc…Elles ont pour caractéristique d'avoir un
durée d'usage limitée et de ne pas être
objets de thésaurisation ou de spéculation.
Elles peuvent être un vecteur majeur de corrections
d'inégalités, de lutte contre l'exclusion,
d'incitation à développer des activités
ou des services choisis par la communauté démocratique.
Il serait en effet utile, dans une perspective de ré-appropriation
démocratique de la monnaie, de faire porter,
dans la lignée des expériences de budget
participatif, une partie du débat civique sur
la quantité et la nature des droits de tirage
en monnaie affectée qui seraient décidés
au moment des votes.
Une première
étape a été franchie. Les obstacles
au changement ainsi qu'une stratégie à
moyen terme restent à franchir et à construire.
On peut mesurer le caractère utopique du projet
au sens positif du terme ; il nous paraît immense,
presque impossible tant nous savons qu'un changement
de représentation au niveau individuel et collectif
est coûteux en énergie et en temps. Quand
on voit les moyens considérables, financiers
et humains que nos sociétés ont pu mobiliser
pour éviter le fantomatique bug de l'an 2000,
on ne nous fera pas croire que nos sociétés
n'ont pas les moyens de se doter d'outils d'évaluation
plus adaptés aux problèmes de l'avenir
qu'à ceux du passé.
Le MDS
se propose d'entamer ce travail en collaboration avec
Patrick Viveret et en prolongement de la journée
inter associatif du 30 mars.